Entretien avec Mathilde Ehret-Zoghi, Fondatrice et Présidente de Maze, à propos de l’économie et de la structuration du secteur des arts visuels et de la professionnalisation de ses acteurs.

 

Par Ilan Michel.

Les structures d’accompagnement des artistes dans le secteur des arts visuels sont apparues dans les années 2000, après celles des musiques actuelles ou du spectacle vivant. À la frontière entre la formation et le conseil, elles sont souvent adossées aux activités de centre d’art (le BBB), de mutualisation d’espace de travail (la malterie, la Fabrique Pola), ou ont été créées à l’initiative des artistes eux-mêmes (Centrale Vapeur Pro).  Le développement de ces activités témoigne de l’absence de structuration des arts visuels en France, un secteur qui n’est pas reconnu comme une branche professionnelle et ne dispose ni de convention collective, ni de fiches métiers. L’agence maze a été fondée en 2018 par Mathilde Ehret-Zoghi. Basée en région Hauts-de-France, elle a pour objectif de rendre les acteurs plus autonomes dans un domaine où la coutume fait loi et où la singularité érigée en modèle a freiné l’identification à des cadres collectifs.

Avant de parler de l’agence, pourriez-vous revenir sur votre parcours et ce qui vous a conduite à vous intéresser à l’économie du secteur ?

À 30 ans, j’ai repris mes études à Sciences Po Strasbourg en politique et gestion de la culture. La plupart des formations de ce type sont paramétrées pour le spectacle vivant. Les arts visuels sont accessoires, voire optionnels … Par la suite, j’ai été responsable des projets arts visuels au sein de l’association de la malterie, à Lille, avant de devenir responsable du centre ressource du lieu. En 4 ans, j’ai rencontré 300 artistes en rendez-vous individuels, de l’artiste autodidacte à l’étudiant au Fresnoy, en passant par les enseignants en écoles d’art. Ce centre est le seul en France, à ma connaissance, dont l’accès ne soit pas conditionné aux ressources ou à une sélection sur la démarche artistique. J’ai réussi à pérenniser le poste par des activités lucratives, augmentant les recettes de 9 000 à 110 000 € par an ! Ma vision de l’économie est circulaire, pour reprendre le vocabulaire du développement durable : je développe des projets qui me permettent de générer de l’argent, afin de pérenniser et d’investir dans des activités qui ne sont pas du tout lucratives. C’est un principe de solidarité ; une partie de l’argent généré doit être réimplanté vers le secteur, au bénéfice des plus précaires.

Quelles sont les missions de l’agence Maze, ses moyens et ses modes d’actions ?

L’activité principale de l’agence est la formation des professionnels de l’art contemporain à la gestion administrative, par la vente de prestations de service. J’ai pris le parti de créer une société et non une association. D’une part, l’objectif de cette activité est que j’en tire un revenu : en ce sens, la gestion de maze n’est donc pas « désintéressée ». D’autre part, c’est une volonté d’assumer un ancrage économique.

Des organismes de formation sous-traitent à l’agence certaines de leurs actions et nous répondons à des appels à projets ou des audits. Dans une moindre mesure, nous avons des subventions sur projet, comme le dispositif de formation à distance Téléphérique soutenu par la région Hauts-de-France. Parallèlement, nous accompagnons une dizaine d’artistes. Ce sont quasi exclusivement des femmes. Elles bénéficient de conseils personnalisés de 13h par an – elles me joignent quand elles veulent et je décompte le temps. Tous les artistes peuvent nous solliciter, bénéficiaires du RSA ou non. Notre économie reste pourtant précaire. J’ai travaillé bénévolement durant un an. J’ai pu embaucher une salariée depuis novembre 2019 : Doriane Spiteri, rédactrice de contenus et en charge de la communication. Cependant, les revenus irréguliers de l’agence m’obligent à prolonger ma collaboratrice en CDD.

La professionnalisation des étudiants en écoles d’art vous paraît-elle suffisante aujourd’hui ?

Je suis déjà intervenue un ou deux jours auprès des étudiants de 4e et 5e année des écoles d’art de Clermont Métropole ou de Marseille-Méditerranée. Les questions administratives devraient être intégrées au cursus, générer des crédits, être échelonnées sur l’année et se mettre en lien avec les autres cours. Beaucoup d’écoles pensent la professionnalisation du côté des structures de production et de diffusion du territoire, mais pas du côté du métier. Créer est aussi important que négocier un contrat. Les artistes ont besoin de ces informations dès le début de leur activité. Or, ils n’ont pas suffisamment cotisé pour ouvrir des droits au financement des formations professionnelles. Ainsi, maze coordonne la plateforme de professionnalisation des Écoles supérieures d’art du Grand Est (PRESAGE) en l’alimentant en fiches pratiques et en assurant le suivi du forum.

Comment faire intégrer ces problématiques administratives qui paraissent souvent éloignées de la réalité quotidienne des artistes ?

Notre pédagogie est basée sur le langage graphique. En formation, je passe mon temps à faire des schémas pour faire comprendre ces mécanismes qui sont complexes. La plus grande erreur que l’on puisse faire, c’est de penser savoir mieux que l’autre. Ce n’est pas à nous de faire les choix à la place des acteurs. Notre rôle est de leur donner la possibilité d’acquérir une posture professionnelle. Les artistes ne sont pas préparés à la charge administrative qui occupera 40 à 50 % de leur temps de travail. Beaucoup délèguent à des tiers (les coopératives par exemple, qui ont un coût, ou les hommes à leur compagne …). À eux d’être en capacité d’expliquer leur cadre administratif à la CAF, à Pôle Emploi, à leur galeriste, à leur diffuseur, … et même à leurs parents !

Le secteur culturel a bien sûr ses spécificités économiques. Cependant, une grande part de la précarisation de ses acteurs provient de la non-application de règles et lois pourtant existantes dans le Code du travail, de la sécurité sociale ou des impôts. C’est un peu comme si l’exception culturelle devait s’étendre à l’ensemble de nos organisations (attente de subventions spécifiques, recours aux prestataires …). Nous l’expérimentons d’ailleurs avec les dispositifs d’aides pour palier la crise du COVID-19. Certaines artistes me disaient penser que le fonds de soutien aux entreprises ne les concernait pas ... et qu’elles devaient attendre les aides du CNAP.

Je suis convaincue que la clef pour accompagner le développement du secteur serait d’admettre que nous sommes présents dans tous les secteurs.

Que pensez-vous des grilles de rémunération préconisées pour les artistes ?

Le ministère de la Culture a recommandé en décembre 2019 un minimum de rémunération pour la présentation des œuvres dans les expositions. Cette situation est représentative de la vision patrimoniale de la politique culturelle de l’État. Le réseau des centres d’art d.c.a. a adopté en mars 2019 un barème de rémunération minimum qui prend davantage en considération les résidences, conférences et l’action culturelle. Cependant, ces grilles sont pernicieuses. Dans un contexte de pluriactivité, le premier travail à effectuer serait à mon sens l’étude du cadre de chacune d’entre elles. Ces cadres existent déjà dans le Code du travail notamment. De même, je ne partage pas le point de vue selon lequel l’augmentation de 50 % du plafond de revenus issus des activités accessoires serait une avancée [ndl : déclaration du ministre de la Culture Franck Riester, février 2020] car c’est en donnant à chaque nature de revenu le cadre qui lui convient que nous protégerons la spécificité de l’activité artistique.

La question du statut des artistes-auteurs et de la multi-activité n’est pas encore résolue en France. Qu’en est-il en Belgique ?

En Belgique, il existe trois régimes pour les artistes-auteurs. Le Régime des Petites Indemnités (RPI) est réservé aux artistes qui réalisent des prestations artistiques occasionnelles et uniquement sur le territoire belge. Les prestations ne sont pas soumises aux cotisations sociales ou à l’imposition (ce qui précarise les artistes) et sont plafonnées à 2615,78 € (montant 2020). Le régime des Indépendants demande aux artistes de défendre la viabilité économique de leur activité et concerne donc une minorité d’entre eux. Le régime Indépendant à titre complémentaire est adapté aux artistes exerçant une activité professionnelle salariée parallèle, comparable à la micro entreprise en France, donc sans allocation chômage. Enfin, la Belgique a étendu la notion d’intermittence aux plasticiens. C’est le « statut d’artiste ». Les critères sont difficiles à remplir et la rémunération de la prestation est forfaitaire (la base journalière forfaitaire établie par l’Office National de l’Emploi est de 61,30 €). Quand un artiste perçoit une somme d’argent conséquente de manière ponctuelle (bourse, vente …), le forfait pris en compte ne peut pas dépasser 156 jours par trimestre, soit 9562,80 € (156 x 61,30). Ces montants ne sont pas lissés sur l’année. Je suis en recherche de partenariat pour produire une saison de la série Au secours je suis artiste sur le régime belge.

Quelles leçons pouvons-nous tirer de la crise sanitaire du COVID-19 ?

La situation a accentué la précarité des acteurs, que nous connaissions déjà. Les artistes-auteurs sont éligibles au Fonds de Solidarité, mais les critères sont inadaptés aux revenus irréguliers. Il existe par ailleurs des indemnités journalières pour les parents contraints de garder leurs enfants. Le fonds d’urgence du CNAP, quant à lui, concerne des artistes n’ayant pas d’emploi salarié principal et justifiant d’une commande.

J’espère que cette crise fera prendre conscience de la responsabilité partagée de l’ensemble des acteurs dans la viabilité du secteur économique, au lieu d’opposer la singularité des uns à l’exception des autres.